Chapitre 2: Pédophilie et inceste

Nous vivions juste à côté de chez mes grands-parents. Et la maison encore à côté était celle d’un oncle et d’une tante. Ma famille vivait en clan, nous nous voyions tous les jours. Mon père avait deux frères, l’un très alcoolique, l’autre qui s’était drogué à l’héroïne et avait attrapé le VIH. Les trois enfants avaient donc tous une addiction: alcool, drogue et sexe. Leur père, mon grand-père, était un pédophile.

Je ne sais pas s’il a fait subir quoique ce soit à ses enfants: aucun ne m’en a parlé. Ce que je sais, c’est qu’il m’a abusée moi, que je me suis tue car ma sœur me l’a demandé et que j’ai appris, quelques années après sa mort, qu’il avait fait pire à bien d’autres enfants. Un de ces enfants, devenu adulte, était ami avec ma mère. Il a raconté que mon grand-père (qui était inspecteur de police), se servait de son badge pour faire taire les enfants, leur disant que s’ils parlaient ils auraient de gros problèmes. C’était une méthode très efficace, il n’a jamais eu de problèmes de son vivant.

Je n’ai évidemment pas su à temps. Jusqu’à mes douze ans, je pensais que mon grand-père était la personne la plus gentille que je connaissais. Il semblait m’aimer beaucoup, demandait sans cesse après moi, à tel point que je culpabilisais si je n’allais pas le voir tous les jours. Il m’emmenait dans son garage pour que nous jouions au billard. Il me faisait des papouilles et me demandait de lui en faire. Il avait Parkinson et me tombait souvent dessus sur le chemin de retour entre le garage et sa maison. Il avait honte de tomber autant, je crois. Je ne voulais pas qu’il se sente honteux d’avoir besoin d’aide. Je l’aidais à se relever, je n’avais qu’une dizaine années et il devait peser 80 kg mais je me débrouillais bien. Il a dû penser la même chose.

Et puis un jour, sur le chemin du retour, j’ai eu soudain très envie de rentrer chez moi tout de suite. Il fallait que je le ramène d’abord et je ne voulais pas qu’il voit que sa présence me pesait. D’ailleurs, je ne savais pas pourquoi mais je me sentais de plus en plus angoissée, comme une proie à proximité d’un prédateur. A l’époque, je ne comprenais pas. Et j’aurais dû courir mais je ne l’ai pas fait. Je ne voulais pas faire cela à mon papi malade. Il ne m’a pas menacée pour que je ne le répète pas, il ne le pouvait pas. Il me l’a juste demandé.

Tout de suite après, je l’ai dit à ma sœur. J’avais peur d’en parler à mes parents et je voulais qu’elle le fasse mais elle a refusé. Elle avait peur que ma mère le tue. Évidemment, il ne fallait pas que ma mère tue qui que ce soit alors j’ai obéi à ma grande sœur. J’ai gardé mon écœurement pour moi et je l’ai enfoui dans un coin de ma tête jusqu’à me dire que ce n’était pas si terrible. C’est seulement des années plus tard que je l’ai dit à mon copain. Nous étions à l’université. Ce même copain qui me faisait sentir comme une proie aussi. Je n’avais pas encore appris ma leçon avant qu’il m’abuse à son tour. Et après, le premier trauma m’est revenue en pleine face. J’ai dû me faire hospitaliser.

A la clinique où j’étais, il y avait un ergothérapeute. Le but de l’ergothérapie est de travailler sur ses traumas et ses émotions. Cet homme, que j’appellerai D. était un magicien. Il m’a demandé de réaliser un photo-collage, le but étant simplement de choisir des images issues de magazines ou de sites internet qui me faisaient ressentir quelque chose. Nous avons travaillé sur deux de ces images: la première était en noir et blanc et représentait un vieil homme qui pleurait; la seconde était une plongeuse qui faisait un saut arrière renversé. Elle avait sa main devant la bouche.

Il m’a posé quelques questions simples. Pourquoi l’image était-elle en noir et blanc, d’après moi? Pourquoi l’homme pleurait-il? Et la plongeuse, à quoi me faisait penser son saut? A ces questions, j’ai répondu les premières choses qui me passaient par l’esprit. Que l’image était en noir et blanc parce qu’elle représentait le passé. L’homme pleurait parce qu’il était empli de regrets. D. m’a ensuite demandé qui était cet homme. « Mon grand-père » j’ai répondu, surprise de moi-même. La plongeuse était moi, j’ai poursuivi seule. Elle se suicidait. « Pourquoi avez vous la main devant la bouche »? Pour garder un secret. « Dites-le, ça vous fera du bien ». « Mon grand-père m’a violée ». A ce moment là, je me suis mise à pleurer incontrôlablement. C’était comme si mon corps se vidait d’un poison longtemps accumulé. Je n’avais jamais connu une telle libération.

Ce traumatisme-là, je n’ai pas fini de m’en remettre et je ne sais pas quand ou si ce sera un jour le cas. Je ne peux pas pardonner. J’ai essayé mais il est encore trop tôt. Le pardon n’est pas pour l’autre dans ce cas. Mon grand-père est mort de toute façon et il ne mérite pas le pardon de ses victimes. Nous le méritons. Nous méritons de ne plus souffrir de cette atrocité. Et pour cela, la personne qui a commis l’acte, morte ou vive, ne doit plus avoir le pouvoir de nous faire souffrir.

4 réflexions sur “Chapitre 2: Pédophilie et inceste

  1. Dans ma famille c’est l’arrière-grand-père qui a été incestueux avec ses filles (et ma tante/sa petite fille aussi qui l’a dit à sa mère/ma grand-mère, donc, qui a éclaté en sanglots et plus rien, pas un mot), je suis bienheureuse de ne pas avoir connu ce personnage. Et assez enragée de savoir qu’il est mort sans jamais avoir été confronté aux atrocités commises sur toutes ces filles… Tes parents ne savent pas ? (tu n’es évidemment pas obligée de répondre).

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    1. Oui, c’est normal de se sentir enragé, c’est d’une tristesse pour les victimes ou les témoins de savoir que l’agresseur s’en sort sans inquiétudes… mes parents savent. Mon père a gardé le silence et ma mère a minimisé l’événement. C’est horrible mais pour ma famille, c’était rien et il y a toujours un déni monstrueux autour de l’inceste qui pourtant sautait aux yeux. Je me demande comment j’ai survécu.

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      1. Le déni existe dans ma famille aussi, ils appellent le fameux arrière-grand-père « un sacré pinceur de fesses », à chaque fois j’ai envie de hurler « vous rigolez ?! ». Mais je ne suis pas censée savoir alors je me tais (je ne vois plus personne de ce côté-là et ça m’arrange). C’est tabou mais très fréquent ! Tu n’es pas seule et tu as raison de prendre la parole.

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      2. Ce sont ces vérités insupportables qu’il est préférable de savoir affronter pour reconstruire sur de meilleures bases mais les familles n’aiment pas. C’est trop dur et cela prend trop de temps de reconstruire mais le déni se transmet sur des générations. Au bout d’un moment il vaut mieux briser le cercle vicieux. Merci pour cet encouragement 🙏🏻

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