La pointe de l’iceberg: résumé d’une chute psychologique

Angie Wang

Mars 2006: j’ai onze ans et je commence à changer. Ma famille voit le petit ange prendre un chemin sombre et panique. Les hormones sont là, elles ont apporté une petite dépression avec elles. Je broie du noir et commence à avoir des pensées morbides. Ma mère est l’objet de tous mes reproches. Retour sur terre quelques mois plus tard: ma mère pleure, la culpabilité arrive, je m’arrête net. A partir de maintenant, pour le bien de tous, je décide de faire semblant d’aller bien.

Août 2014: en vacances en Espagne avec mon ami. Je découvre que le mal-être accumulé pendant des années commence à fuir. Cela ne va pas du tout, je lui reproche tous les maux du monde. Cinq minutes plus tard je reprends mes esprits et suis horrifiée par mon comportement. Ces sautes d’humeur continuent tout le séjour. Je ne sais pas ce que j’ai, lui non plus. Il comprend que ce n’est pas « moi ». J’arrive peu à peu à revenir en mode caméléon mais le déguisement est trop petit, il ne peut plus contenir toutes les émotions. Je fais donc attention, très attention. Cela ne va pas suffire.

Septembre 2014: rentrée à la fac, trop de bruits et d’agitation, je suis complètement ailleurs. Je me mets dans ma bulle, mes amis ne comprennent pas ce qu’il se passe. Je ne veux pas qu’ils me voient comme cela et je ne veux pas craquer. Désagréable à souhait avec eux. Mode survie activé. La famille recommence à trinquer.

Octobre 2014: je décide de me réintégrer à la société et d’aller à une fête. Fièvre et épuisement psychique importants: je n’avais jamais connu cela. J’ai l‘impression d’être dans un rêve. Instinct de survie me dit de rester chez moi, je l’ignore car j’ai besoin d’appui amical. Mes amis ne m’apprécient plus, mes comportements de ce dernier mois ont fait mal. Tant pis pour l’appui amical. Je dois dormir chez l’un d’entre eux, un ex. Nous rentrons tôt car je me sens de plus en plus fatiguée et décalée. Il me saute, je n’avais pas vraiment dit non et je n’avais pas vraiment dit oui, je n’étais pas en état de dire quoique ce soit. Réveil douloureux, le costume a craqué, je recommence à fuir. Mes mots font mal, après tout la bite de la veille aussi alors tant pis. Je rentre chez moi, l’ex m’annonce que plus personne ne veut me voir, qu’il a cafté toutes les horreurs que la bouche a parlées. Je me lave trois fois et pleure. Au réveil, je ne peux plus me tenir droite et ma tête semble peser une tonne. Impossible de me concentrer sur mes devoirs. Plus d’amis. Impossible de franchir la porte de mon bâtiment universitaire. Crises d’angoisse à n’en plus finir, je crois que je suis entrain de mourir. Docteurs impuissants, on me dit que « c’est dans ma tête » (merci ça m’avance bien). J’abandonne tout.

Octobre 2014- Décembre 2014: je perds 10kg, la famille n’en peut plus. Je m’en vais chez un ami italien qui prend soin de moi pendant deux mois et à qui je dois sans doute la vie. Prise de sang qui indique que j’ai la mononucléose infectieuse, « maladie des amoureux » (comme si j’avais besoin de rire encore plus). Toujours pas de traitement, les crises d’angoisse s’enchainent et me torturent. Je vais aux urgences psychiatriques. La première fois, le psychiatre me dit qu’il ne peut pas m’aider car je n’habite pas dans le bon secteur. Je le remercie chaleureusement de m’avoir fait attendre 4h pour me dire cela. Seconde fois, dans mon secteur, les 2 psys qui sont entrés dans la pièce après 6h d’attente me disent que quand même j’exagérais et pourquoi n’avais-je pas pris rendez vous en ville plutôt qu’aux urgences, que je leur faisais perdre leur précieux temps. Insultes échangées. Je choque les psys de pacotille avec mon beau langage. Finalement le jour de mon anniversaire j’ai rendez vous avec le psychiatre vivement conseillé par mon médecin de famille. C’est un tout autre niveau que celui des clowns des urgences. La roue commence à tourner, mais lentement. La thérapie débute, je sens que le pire est passé.

Décembre 2014-aujourd’hui: entre rémissions et rechutes. Diagnostiquée borderline sur fond bipolaire. Rencontre de professionnels exceptionnels, long exorcisme de mes traumas. Évolution positive sur la gestion des symptômes, mon humeur est stable mais je suis incapable de garder un job ou de tenir dans les études qu’auparavant j’adorais. Je rumine sans cesse sur ce qui a pu provoquer de tels dégâts: la mononucléose? L’ex? La famille? Moi-même? Mes traumas? Tout cela à la fois? Je suis comme piégée dans ce passé qui ne se digère pas. Je souffre d’une fatigue très importante. Je n’accepte pas que rien ne sera plus jamais comme avant et me trouve donc dans un cercle vicieux. J’apprends cependant à laisser le déguisement de côté. Je recommence à aimer écrire et chanter. Relations améliorées avec la famille. Je commence à voir le bout du tunnel.

Bonjour, moi c’est Carole et je vais essayer de vous parler de ma vie. Bienvenue dans mes chroniques hystériques!

6 réflexions sur “La pointe de l’iceberg: résumé d’une chute psychologique

  1. Merci Carole, pour ces chroniques sans fard si éloquentes. A l’authenticité du propos vous savez ajouter des réflexions moins attendues qui sont d’une vraie richesse (sur la “chronophobie” au ch.4 par exemple).
    Cette richesse qui est la vôtre laisse à vous lire le sentiment que vous l’avez payée cher ; sentiment trompeur sans doute, dû au moment de la lecture : vous l’aviez déjà, elle ne demandait qu’à paraître ; il faut vaincre le mal et ne rien lui devoir.
    Il me semble – ce n’est pas ma partie – que les traumas d’origine familiale sont les pires pour les filles, parce qu’elles y sont par disposition davantage exposées que les garçons : je suis frappé – d’autres exemples qui me sont familiers corroborant le vôtre – de la différence des attentes affectives vis-à-vis des parents et grands-parents entre filles et garçons, aux mêmes âges critiques (préados et ados) où les filles sont pourtant plus matures.
    Celles des filles sont plus grandes et les exposent plus ; a contrario pour les garçons, c’est hors du cercle familial que sont vécus les pires échecs et humiliations qui vont plomber leur vie.
    Mais assez pour mes commentaires,
    Bonne continuation !
    François Nicolas
    https://critiquedufeminisme.blog

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup pour ce retour François. Je n’avais jamais pensé qu’il puisse y avoir une différence de traitement au sein de la famille selon le sexe de l’enfant. Je n’ai qu’une sœur donc je ne peux pas juger mais ce serait très intéressant à approfondir.
      Si cela donne «le sentiment que je l’ai payée cher », c’est parce que c’est l’impression que j’aie mais votre vision est bien plus optimiste et me conforte dans ma démarche de partage.
      Bonne continuation à vous aussi!

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  2. Ce que je disais n’est pas qu’il y a dans la famille contemporaine différence de traitement entre les sexes, comme cela put être longtemps le cas entre aînés et cadets, mais différence de dispositions, d’attente vis-à-vis des parents…

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