Tourner la page

Tout le monde n’a pas la chance d’avoir une mère aimante. On pense que c’est quelque chose qui devrait être acquis et dans nos consciences, il est impensable d’envisager qu’une mère ne puisse pas aimer son enfant.
Je pense que ma mère m’aimait peut-être un peu, même si elle était incapable de me le montrer. Je pense qu’elle était profondément malheureuse et qu’elle ne voulait pas que je goûte au bonheur non plus. Et pour dire la vérité, je ne sais pas pourquoi et je ne veux pas le savoir. C’était une bonne mère à distance et un monstre à proximité. Elle était sans doute malade. Est-ce que cela devrait m’importer ou devrais-je juste me baser sur le résultat pour ce témoignage?
Parlons du résultat. Je découvre l’amour par bribes mais souvent je ne le reconnais même pas. Lorsque quelqu’un veut se rapprocher de moi, mon corps se crispe et mon être entier me supplie de fuir. J’aime tellement aimer. Mais je n’arrive pas à me laisser aimer. Et cela aussi est de la maltraitance. Je reproduis, je perds des gens chers, je suis froide comme de la glace et je ne connais pas vraiment les frontières psychiques. Les miennes sont toutes à refaire. Elle ont été violées.
Je me suis sentie, toute ma vie, transparente, inexistante, fausse et reniée. Je me révoltais parfois lorsque je me réveillais de l’emprise de ma mère qui ne voulait pas que je « sois ». Mon « mauvais caractère » était contrôlé par les branlées. Et je retombais sous emprise. Et je faisais ce que je ne voulais pas faire. Pourquoi? Pour ne pas que ma mère meure.
Le prix à payer, c’était tout. Tout ce qui faisait que la vie valait d’être vécue. C’était ma force vitale, mon bonheur, mon envie, mon identité. Voilà mon témoignage. Enfant, j’ai consenti. Je n’avais pas l’âge, je ne savais pas à quoi je m’exposais. Mais je voulais que ma mère vive alors qu’elle était au bord du gouffre. Et en effet, ma mère a vécu. Lentement, elle a pu se reconstruire pendant que je lui donnais ma vie. Parfois, elle réagissait comme pour faire demi-tour.
Ma mère sait. Mais elle n’a jamais pu s’arrêter.
Aujourd’hui, j’ai gagné. Maman est là. Mais moi je ne sais pas être. Mes modèles ne sont pas bons. Je dois tout refaire. Je suis comme une page vierge, tout est à écrire. C’est une bonne nouvelle non? Je suis sortie de l’emprise. Mais l’emprise peut-être douce et subtile comparée à la brutalité de la vie. Je choisis quand même d’être moi dans la brutalité du monde. Je veux connaître la tendresse et je veux la donner. Je refuse de continuer à faire subir à d’autres ce que j’ai connu. Je refuse de ne pas savoir qui je suis sous le masque. Je refuse d’être un leurre.
Il n’y a pas de fatalité mais c’est une illusion qui a la consistance d’un mur. D’abord il faut se reposer et pleurer le temps perdu. Ensuite, il faut se redresser et agir pour se construire. Et après, habiter le temps et l’espace, partager l’amour, envoyer le message que rien n’est jamais perdu à tous les malheureux prêts à l’écouter.

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