Auteur : camilgouardeu

La conteuse et ses oiseaux

De sa bouche sortaient des histoires toutes plus invraisemblables les unes que les autres. Ses petits oiseaux les écoutaient et se les répétaient entre eux.

« Pourquoi parier sur le réel alors que l’imaginaire est un terrain peuplé de rêves grandioses et sans limites? » se demandait la conteuse. Si la vie se trouvait dans le réel alors il ne valait peut être pas la peine d’être là. Le réel ne pouvait se limiter à cela. Et dans sa tête un point d’interrogation qui ne la quitta plus jamais.

Et depuis sa bouche les mots finirent par se heurter à ce « pourquoi » funeste. Les contes perdirent quelques couleurs jusqu’à prendre une teinte jaunâtre. Les petits oiseaux en furent grandement affectés. Ce qu’ils répétèrent n’avait plus le pouvoir de les élever. Ils finirent par partir pour ne pas sombrer avec la conteuse.

Ils partaient tous et je me sentais complètement abandonnée. Personne ne pouvait répondre aux questions absurdes qui hantaient mes pensées. Je m’obstinais pourtant à chercher ce qu’il ne m’appartenait pas de savoir.

Et de sa bouche sortaient des baisers volés pour cet amour qu’elle ne vivrait jamais.

Et de la mienne des insultes envers le réel qui n’était finalement que ce que j’avais choisi d’en faire. L’imagination sans limite était le réel. L’endroit étriqué que je cherchais absolument à fuir était mon imagination.

Un chemin pris à l’envers, une erreur, un aller sans retour vers un endroit sans issue. Le temps passe et je dis au revoir à mes petits oiseaux. Nous nous disons merci, nous demandons pardon. Nous ne nous oublierons jamais et nous nous souhaitons bonne chance. Toutes les bonnes choses ont une fin.

Et de ma bouche il ne sort plus rien. Le silence, ultime refuge pour les âmes en peine.

Le bourreau sentimental

Il aimait la mer. Il me faisait écouter son bruit dans de gros coquillages qu’il avait ramenés de ses voyages. Il aimait jouer au billard. Il aimait Brassens et Henri Salvador. Il aimait chanter. Il aimait tant de choses. Il aimait les enfants, beaucoup trop, c’était un pédophile. Il était mon grand-père.
Lui-même était encore, à bien des aspects, un enfant dans sa tête. J’avais envie de prendre soin de lui, de le protéger. Il aimait cuisiner, il savait faire de merveilleux coqs au vin. Il aimait l’alcool et faire la fête avec les copains.
Lorsqu’il tombait et qu’il se blessait, il avait souvent une expression de douleur sur le visage, douleur de ses propres limites, de sa foutue maladie, de sa foutue condition.
Il m’aimait. Je n’ai jamais été aimée comme cela de ma vie. Pour moi, c’était un grand-père merveilleux alors que pour tant d’autres, c’était un monstre. De son vivant, il m’a témoigné bien plus d’affection que j’en aie reçu de toute ma vie.
Un seul jour de sa vie, il est devenu mon bourreau. Et cela a suffi.
C’est un deuil qui ne cesse jamais. Un blocage que je ne semble pas capable de surmonter. Une douleur qui se réveille, chaque fois plus intense, au nouvel abandon, parce que c’est comme cela que je me suis sentie lorsqu’il est mort, au nouveau deuil à faire, au nouveau coup dur de la vie.
Parce que sans lui, le pédophile, je n’aurais jamais connu la tendresse et l’affection. Parce que je crois qu’à sa manière, il m’a réellement aimée et n’a pas voulu me faire de mal même si mon cerveau refuse de l’accepter.
Parce que c’est si dur dans ma tête d’humaniser quelqu’un qui a fait tant de mal. Un grand-père est censé transmettre l’immortalité, le mien m’a transmis de la honte, une nausée et des troubles psycho-somatiques.
C’était un être-humain comme tous les autres, capable d’amour et d’empathie. Simplement, c’était aussi un pédophile capable d’actes monstrueux.
Le mort m’a délivrée de lui mais m’a aussi pris un bon grand-père.
Il n’est ni à idéaliser ni à diaboliser.
Il est à mettre aux oubliettes.

Mon plus beau rêve

Je rêve, enfin de quelque chose qui me remplit le cœur de joie, à un moment où je ne m’y attends plus. Je rêve qu’une femme me prenne dans ses bras. C’est une embrassade qui me dit « J’ai compris. Je t’aime. Je suis là ». Quelque chose de tendre, de si tendre que je me fais toute petite, effrayée que le moment passe trop vite, qu’avec un mouvement je le dérange. Je me rends immobile et je comprends que tous les traumatismes ne sont pas mauvais. Certains remplissent le cœur d’espoir. Certains sont bons. Je n’ai jamais connu cela mais rien que le fait de l’imaginer me donne le courage nécessaire pour faire un pas devant l’autre.

Dans la réalité la femme ne m’a pas prise dans ses bras. Elle aurait voulu mais ne pouvait pas. Ma mère était allée la voir pour lui dire qu’elle ne pouvait pas m’aider.

Nous étions dans une réserve naturelle lorsque la femme a fait un mouvement subtil, m’a caressé l’épaule en un geste réconfortant et alors j’ai su que je pouvais être aimée. Du fond du cœur je la remercierai toute ma vie. C’était tout ce dont j’avais besoin. Ce geste secret me disant que ce n’était pas de ma faute.

Je l’avais peut être imaginé, ce geste, parce que j’en avais tant besoin. Cela n’importe pas vraiment. Qu’il soit réel ou pas, il m’a permis de continuer et d’être là aujourd’hui pour raconter mon histoire.

De la tendresse d’un geste peut naître la vie.

L’intolérable intolérance

Notre société appelle à être uniforme et à correspondre à une norme, ce qui laisse beaucoup d’individus avec le choix de prétendre être quelqu’un d’autre ou de s’exposer au rejet et à la cruauté. La marginalisation est, je pense, la raison principale de comportements antisociaux, du mépris des règles et de la loi, de cette rage sourde qui pousse des êtres à des comportements extrêmes parce qu’ils ont été niés ou reniés dans leur différence et dans leur richesse. Il faut arrêter de se mentir : nous ne sommes pas tous pareils. Nous n’avons pas tous la même personnalité, le même parcours de vie et selon nos circonstances, certains d’entre nous avons dû nous adapter à des choses dont la « norme » n’a pas conscience, bien qu’elle ne se prive pas de juger. Cela ouvre la porte à un débat qui creuse souvent les différences, amenant les deux parties à se rejeter la balle mutuellement :

  • « Et les terroristes, quelle sont leurs excuses ? » demandera l’un.
  • « Pauvreté, misère, rejet et marginalisation. Ce sont des personnes paumées qui ont voulu se sentir appartenir à quelque chose de plus grand qu’eux, comme tout le monde mais ils se sont retrouvés sur le mauvais chemin parce qu’ils ont complètement été laissé tomber par la société. » répondra l’autre.
  • « Ce n’est pas une excuse ! Plein de gens ont des parcours de vie difficile et ce n’est pas pour autant qu’il vont faire des massacres ! Il faut arrêter d’essayer de justifier l’injustifiable à la fin. Il n’y a pas d’excuse et aucun mérite à choisir la violence. » rétorquera le premier.
  • « Au bout d’un moment on ne s’en sort pas seul, tout le monde a besoin d’un coup de pouce dans la bonne direction, ces personnes-là n’ont pas eu la chance d’en avoir. C’est triste, cela ne donne pas raison du tout à leurs actes mais si moins de « monsieur et madame tout le monde » s’évertuaient à essayer de réprimer et stigmatiser mais plutôt à aider et à accompagner, cela n’arriverait pas. »…

Et ainsi de suite.

Ce sujet me touche parce que j’ai filé un mauvais coton une bonne partie de ma vie à cause de l’intolérance d’autrui à la différence. Je viens d’une famille pour le moins particulière avec beaucoup de membres ayant vécu ce que je raconte et qui n’ont pas eu la chance d’être aidés. J’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’ont bien éduquée et poussée à me cultiver, ce qui m’a permis de demander de l’aide aux bonnes personnes lorsque j’en ai eu besoin. J’ai été scolarisée dans le privé, et au fil du temps la réputation de ma famille m’a atteinte à mon tour avec des « amis » qui ont commencé à me traiter comme une bête de foire et à vouloir « m’aider » à ne pas devenir comme le reste de ma famille. Sauf que j’aimais ma famille et j’ai fini par juger mes amis de pacotille détestables de se sentir si supérieurs dans leur conformité. Depuis petite, je suis différente et je ne l’ai pas choisi. J’ai vécu dans la différence et j’ai été malmenée sans comprendre pourquoi. J’étais sans défense parce que je vivais des choses déjà très difficiles chez moi. C’est ce qui m’a le plus handicapée dans ma vie : ne pas pouvoir être moi-même sous peine d’être malmenée. C’est ce qui m’a poussée à adopter certains comportements intolérants à mon tour. En réalité il s’agit juste de savoir s’entourer des bonnes personnes, ce qui a aussi été mon gros défaut pendant tout ce temps.

La discrimination n’est toujours pas éradiquée parce que la société s’y prend très mal. C’est peut-être à cause de la mondialisation et le message à peine subliminal qui nous est envoyé depuis notre petite enfance : « Nous sommes tous pareil et nous sommes tous égaux peu importe notre milieu socio-culturel ». C’est un gros mensonge qui influence et pousse beaucoup de personnes à se comporter comme des merdes sous prétexte que comme quelqu’un se montre différent, quelque chose n’est pas normal donc il représente un danger et doit à tout prix être réprimé. C’est un message qui nous pousse à avoir peur les uns des autres et tant que ce mensonge ne sera pas contredit, le terrorisme, la violence et la discrimination existeront toujours.

L’intolérance, quelle que soit sa forme, quelle que soit son excuse, doit être combattue. Cela veut aussi dire que nous devons la combattre en nous-même.

Il faut prendre soin de sa douleur

Il y a des blessures dont on ne se remet pas complètement. Des cicatrices qui se rouvrent au moindre coup de la vie et avec le temps, on apprend que le seul moyen de survivre est de se préserver de ce qui a porté le premier coup, si violent qu’il n’aura jamais fini de guérir.

Le coup de l’abandon est si puissant que celui qui en porte les marques aura beaucoup de mal à croire qu’on voudra le garder dans sa vie. Souvent, le crime originel remonte à l’enfance et il est impossible de s’en souvenir. Toute la vie nous traînons cette douleur sans même savoir d’où elle vient. Elle se réveille de temps en temps, lorsqu’il fait froid dans notre vie. Elle hurle lors d’une rupture amoureuse ou amicale. Et plus le temps passe, moins la cicatrice résiste aux coups. Un jour, j’ai peur que ma cicatrice ne puisse plus se refermer et que je me vide de toute ma force vitale. Cela pourrait être la fin. Si je veux être sûre de ne plus la rouvrir, il faudrait que je me prémunisse de l’amour et de l’amitié, de toutes mes attaches, de ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. Je ne le peux pas. Alors je vais essayer d’aimer différemment, pour mon propre bien.

Je vais accepter que personne ne pourra réparer la blessure d’origine et je vais croire que je n’ai, de toute façon, pas besoin de cela. J’ai en moi ce qu’il faut pour me nourrir et panser mes plaies.

Je ne pourrai pas éviter d’être à nouveau abandonnée. J’ai appris récemment que la vie était une histoire insupportable où on naissait pour mourir et où on aimait pour perdre des êtres chers. Maintenant, j’essaye d’aller vers des personnes qui ne me quitteront pas avec violence. Des êtres qui prendront suffisamment soin de leur douleur pour savoir que celle des autres mérite de la douceur. J’ai fait mon lot de mal autour de moi parce que je ne prenais pas soin de moi. Aujourd’hui, c’est avec cette résolution que je créé mon baume, en hommage à ce que la vie et des personnes chères m’ont appris.

Il était une fois j’aimais

Il aurait suffit d’une petite secousse pour que j’explose en mille morceaux

Car vois-tu je trainais mes fines fissures depuis longtemps dans mon cerveau

Attendant qu’un beau jour quelqu’un les répare toutes pour moi

J’ai enfin compris que ce jour n’arriverait pas.

Mes fissures n’ont que moi pour y mettre une résine protectrice

Seulement je ne possède qu’un éventail de belles réalités factices

Aujourd’hui je suis prête à tout échanger contre une douleur authentique

J’ai passé l’âge de chercher à rester identique.

J’aime mes cicatrices qui racontent tout ce que j’ai vécu

Je ne veux pas les effacer pour faire revivre un passé déchu

Ce n’est pas grave de tomber une fois, dix fois, cent fois

Hier j’étais détruite, aujourd’hui je suis là.

Il était cent fois je tombais à la renverse

Il était cent fois j’avais le souffle coupé

Il était cent fois je survivais à l’averse

Il était une fois j’aimais.

Alfred Pellan

La pointe de l’iceberg: résumé d’une chute psychologique

Angie Wang

Mars 2006: j’ai onze ans et je commence à changer. Ma famille voit le petit ange prendre un chemin sombre et panique. Les hormones sont là, elles ont apporté une petite dépression avec elles. Je broie du noir et commence à avoir des pensées morbides. Ma mère est l’objet de tous mes reproches. Retour sur terre quelques mois plus tard: ma mère pleure, la culpabilité arrive, je m’arrête net. A partir de maintenant, pour le bien de tous, je décide de faire semblant d’aller bien.

Août 2014: en vacances en Espagne avec mon ami. Je découvre que le mal-être accumulé pendant des années commence à fuir. Cela ne va pas du tout, je lui reproche tous les maux du monde. Cinq minutes plus tard je reprends mes esprits et suis horrifiée par mon comportement. Ces sautes d’humeur continuent tout le séjour. Je ne sais pas ce que j’ai, lui non plus. Il comprend que ce n’est pas « moi ». J’arrive peu à peu à revenir en mode caméléon mais le déguisement est trop petit, il ne peut plus contenir toutes les émotions. Je fais donc attention, très attention. Cela ne va pas suffire.

Septembre 2014: rentrée à la fac, trop de bruits et d’agitation, je suis complètement ailleurs. Je me mets dans ma bulle, mes amis ne comprennent pas ce qu’il se passe. Je ne veux pas qu’ils me voient comme cela et je ne veux pas craquer. Désagréable à souhait avec eux. Mode survie activé. La famille recommence à trinquer.

Octobre 2014: je décide de me réintégrer à la société et d’aller à une fête. Fièvre et épuisement psychique importants: je n’avais jamais connu cela. J’ai l‘impression d’être dans un rêve. Instinct de survie me dit de rester chez moi, je l’ignore car j’ai besoin d’appui amical. Mes amis ne m’apprécient plus, mes comportements de ce dernier mois ont fait mal. Tant pis pour l’appui amical. Je dois dormir chez l’un d’entre eux, un ex. Nous rentrons tôt car je me sens de plus en plus fatiguée et décalée. Il me saute, je n’avais pas vraiment dit non et je n’avais pas vraiment dit oui, je n’étais pas en état de dire quoique ce soit. Réveil douloureux, le costume a craqué, je recommence à fuir. Mes mots font mal, après tout la bite de la veille aussi alors tant pis. Je rentre chez moi, l’ex m’annonce que plus personne ne veut me voir, qu’il a cafté toutes les horreurs que la bouche a parlées. Je me lave trois fois et pleure. Au réveil, je ne peux plus me tenir droite et ma tête semble peser une tonne. Impossible de me concentrer sur mes devoirs. Plus d’amis. Impossible de franchir la porte de mon bâtiment universitaire. Crises d’angoisse à n’en plus finir, je crois que je suis entrain de mourir. Docteurs impuissants, on me dit que « c’est dans ma tête » (merci ça m’avance bien). J’abandonne tout.

Octobre 2014- Décembre 2014: je perds 10kg, la famille n’en peut plus. Je m’en vais chez un ami italien qui prend soin de moi pendant deux mois et à qui je dois sans doute la vie. Prise de sang qui indique que j’ai la mononucléose infectieuse, « maladie des amoureux » (comme si j’avais besoin de rire encore plus). Toujours pas de traitement, les crises d’angoisse s’enchainent et me torturent. Je vais aux urgences psychiatriques. La première fois, le psychiatre me dit qu’il ne peut pas m’aider car je n’habite pas dans le bon secteur. Je le remercie chaleureusement de m’avoir fait attendre 4h pour me dire cela. Seconde fois, dans mon secteur, les 2 psys qui sont entrés dans la pièce après 6h d’attente me disent que quand même j’exagérais et pourquoi n’avais-je pas pris rendez vous en ville plutôt qu’aux urgences, que je leur faisais perdre leur précieux temps. Insultes échangées. Je choque les psys de pacotille avec mon beau langage. Finalement le jour de mon anniversaire j’ai rendez vous avec le psychiatre vivement conseillé par mon médecin de famille. C’est un tout autre niveau que celui des clowns des urgences. La roue commence à tourner, mais lentement. La thérapie débute, je sens que le pire est passé.

Décembre 2014-aujourd’hui: entre rémissions et rechutes. Diagnostiquée borderline sur fond bipolaire. Rencontre de professionnels exceptionnels, long exorcisme de mes traumas. Évolution positive sur la gestion des symptômes, mon humeur est stable mais je suis incapable de garder un job ou de tenir dans les études qu’auparavant j’adorais. Je rumine sans cesse sur ce qui a pu provoquer de tels dégâts: la mononucléose? L’ex? La famille? Moi-même? Mes traumas? Tout cela à la fois? Je suis comme piégée dans ce passé qui ne se digère pas. Je souffre d’une fatigue très importante. Je n’accepte pas que rien ne sera plus jamais comme avant et me trouve donc dans un cercle vicieux. J’apprends cependant à laisser le déguisement de côté. Je recommence à aimer écrire et chanter. Relations améliorées avec la famille. Je commence à voir le bout du tunnel.

Bonjour, moi c’est Carole et je vais essayer de vous parler de ma vie. Bienvenue dans mes chroniques hystériques!

Chapitre 1: Pêle-mêle de père-mère

Enfant, je pensais que mes parents étaient les deux personnes les plus amoureuses au monde. Mon père était un être doux que je comparais au prince charmant de mes contes. Ma mère était très amoureuse et admirative de son succès professionnel. Elle disait qu’elle n’avait pas eu son bac et que c’était sa honte et son regret. Elle ne travaillait pas pour pouvoir s’occuper de ma soeur et de moi et s’en accommodait, nous disant que de toute façon nous étions son plus grand bonheur. Elle faisait tout à la maison: le ménage, la cuisine et notre éducation.

Mon père subvenait à tous nos besoins mais n’était presque pas présent. Très tôt dans ma vie, je ne l’ai plus vu que les week-ends car il était en déplacements professionnels la semaine. Adolescente, lorsque j’étais en crise contre ma mère, je l’appelais pour avoir des conseils. Il faisait comme il pouvait mais n’aimait clairement pas cela. Il n’avait aucune confiance en lui pour nous éduquer. Il était sur la défensive et n’arrêtait pas de se justifier en disant que lui, il travaillait et avait la lourde responsabilité de veiller à ce qu’on ne manque de rien.

J’ai compris que mon père n’était pas un prince charmant avant de comprendre que le prince charmant n’existait, de toute façon, pas. Je l’ai compris en consolant ma mère lorsqu’elle apprenait qu’il la trompait. Elle a mis des années à réaliser qu’il ne changerait pas et qu’elle se battait pour faire durer une illusion. Il était toute sa vie, jusqu’à ce que désillusion après désillusion, elle finisse par comprendre. Une fois le deuil fait, il n’y avait plus d’amour et de respect pour lui, elle le tolérait et c’était tout. Après dix années à faire chambre à part, finalement leur relation s’est mise à ressembler d’avantage à de la camaraderie. Puis ma mère a rencontré quelqu’un et a fini par prendre son envol. Aujourd’hui, elle est enfin heureuse. Mes parents sont restés amis.

Cette histoire est la leur mais parfois j’ai l’impression qu’elle m’appartient tant j’ai passé d’heures à essayer de comprendre. Comprendre ce que ma mère avait bien pu faire pour que je ne la respecte pas malgré tout ce qu’elle me donnait. Je ne respectais pas d’avantage mon père après avoir appris qu’il n’y avait pas de vrai déplacement professionnel la semaine pour justifier son absence et qu’il avait, en réalité, une double vie à une heure de chez nous. J’avais honte de mes parents. Honte d’avoir un père mari couche toi là qui n’avait même pas voulu essayer de m’éduquer et honte d’avoir une mère détruite à cause de son amour déçu et qui, il faut le dire, s’épanchait beaucoup trop auprès de ses enfants sur ses problèmes d’adultes. J’étais en colère, aussi, que mes besoins et émotions passent inaperçus dans leur ouragan sentimental.

Ma mère passait son temps à s’auto-stigmatiser, à dire qu’elle était idiote, feignante et qu’elle avait gâché sa vie. Elle m’a appris qu’être comme elle était une honte et qu’il ne fallait surtout pas que je fasse les mêmes erreurs. Mon père ne l’a contredisait jamais. J’ai ressenti, très jeune, à la fois le besoin et l’incapacité, voire l’interdiction, de m’identifier à elle. Je prenais donc comme modèle d’autres femmes pour qui je me mettais à éprouver une grande admiration sans que cela ne me mène nul part. Ma mère était la seule dépositaire de l’autorité parentale et ne supportait pas que je la contredise sur sa vision des choses qui me pesait.

Aujourd’hui, je suis de plus en plus en paix avec mes parents après un long cheminement qui m’en a fait arriver à la conclusion que je n’ai pas à les juger. Peu importe leurs erreurs, ils n’ont jamais voulu que je souffre et surtout, c’est grâce à leurs failles que j’ai appris ce que qu’était l’humanité. Les relations humaines sont complexes et la vie laisse beaucoup de place à l’erreur. Il m’appartient, comme à tout le monde, de surmonter cela du mieux que je peux et de m’en servir pour apprendre et évoluer.

Chapitre 2: Pédophilie et inceste

Nous vivions juste à côté de chez mes grands-parents. Et la maison encore à côté était celle d’un oncle et d’une tante. Ma famille vivait en clan, nous nous voyions tous les jours. Mon père avait deux frères, l’un très alcoolique, l’autre qui s’était drogué à l’héroïne et avait attrapé le VIH. Les trois enfants avaient donc tous une addiction: alcool, drogue et sexe. Leur père, mon grand-père, était un pédophile.

Je ne sais pas s’il a fait subir quoique ce soit à ses enfants: aucun ne m’en a parlé. Ce que je sais, c’est qu’il m’a abusée moi, que je me suis tue car ma sœur me l’a demandé et que j’ai appris, quelques années après sa mort, qu’il avait fait pire à bien d’autres enfants. Un de ces enfants, devenu adulte, était ami avec ma mère. Il a raconté que mon grand-père (qui était inspecteur de police), se servait de son badge pour faire taire les enfants, leur disant que s’ils parlaient ils auraient de gros problèmes. C’était une méthode très efficace, il n’a jamais eu de problèmes de son vivant.

Je n’ai évidemment pas su à temps. Jusqu’à mes douze ans, je pensais que mon grand-père était la personne la plus gentille que je connaissais. Il semblait m’aimer beaucoup, demandait sans cesse après moi, à tel point que je culpabilisais si je n’allais pas le voir tous les jours. Il m’emmenait dans son garage pour que nous jouions au billard. Il me faisait des papouilles et me demandait de lui en faire. Il avait Parkinson et me tombait souvent dessus sur le chemin de retour entre le garage et sa maison. Il avait honte de tomber autant, je crois. Je ne voulais pas qu’il se sente honteux d’avoir besoin d’aide. Je l’aidais à se relever, je n’avais qu’une dizaine années et il devait peser 80 kg mais je me débrouillais bien. Il a dû penser la même chose.

Et puis un jour, sur le chemin du retour, j’ai eu soudain très envie de rentrer chez moi tout de suite. Il fallait que je le ramène d’abord et je ne voulais pas qu’il voit que sa présence me pesait. D’ailleurs, je ne savais pas pourquoi mais je me sentais de plus en plus angoissée, comme une proie à proximité d’un prédateur. A l’époque, je ne comprenais pas. Et j’aurais dû courir mais je ne l’ai pas fait. Je ne voulais pas faire cela à mon papi malade. Il ne m’a pas menacée pour que je ne le répète pas, il ne le pouvait pas. Il me l’a juste demandé.

Tout de suite après, je l’ai dit à ma sœur. J’avais peur d’en parler à mes parents et je voulais qu’elle le fasse mais elle a refusé. Elle avait peur que ma mère le tue. Évidemment, il ne fallait pas que ma mère tue qui que ce soit alors j’ai obéi à ma grande sœur. J’ai gardé mon écœurement pour moi et je l’ai enfoui dans un coin de ma tête jusqu’à me dire que ce n’était pas si terrible. C’est seulement des années plus tard que je l’ai dit à mon copain. Nous étions à l’université. Ce même copain qui me faisait sentir comme une proie aussi. Je n’avais pas encore appris ma leçon avant qu’il m’abuse à son tour. Et après, le premier trauma m’est revenue en pleine face. J’ai dû me faire hospitaliser.

A la clinique où j’étais, il y avait un ergothérapeute. Le but de l’ergothérapie est de travailler sur ses traumas et ses émotions. Cet homme, que j’appellerai D. était un magicien. Il m’a demandé de réaliser un photo-collage, le but étant simplement de choisir des images issues de magazines ou de sites internet qui me faisaient ressentir quelque chose. Nous avons travaillé sur deux de ces images: la première était en noir et blanc et représentait un vieil homme qui pleurait; la seconde était une plongeuse qui faisait un saut arrière renversé. Elle avait sa main devant la bouche.

Il m’a posé quelques questions simples. Pourquoi l’image était-elle en noir et blanc, d’après moi? Pourquoi l’homme pleurait-il? Et la plongeuse, à quoi me faisait penser son saut? A ces questions, j’ai répondu les premières choses qui me passaient par l’esprit. Que l’image était en noir et blanc parce qu’elle représentait le passé. L’homme pleurait parce qu’il était empli de regrets. D. m’a ensuite demandé qui était cet homme. « Mon grand-père » j’ai répondu, surprise de moi-même. La plongeuse était moi, j’ai poursuivi seule. Elle se suicidait. « Pourquoi avez vous la main devant la bouche »? Pour garder un secret. « Dites-le, ça vous fera du bien ». « Mon grand-père m’a violée ». A ce moment là, je me suis mise à pleurer incontrôlablement. C’était comme si mon corps se vidait d’un poison longtemps accumulé. Je n’avais jamais connu une telle libération.

Ce traumatisme-là, je n’ai pas fini de m’en remettre et je ne sais pas quand ou si ce sera un jour le cas. Je ne peux pas pardonner. J’ai essayé mais il est encore trop tôt. Le pardon n’est pas pour l’autre dans ce cas. Mon grand-père est mort de toute façon et il ne mérite pas le pardon de ses victimes. Nous le méritons. Nous méritons de ne plus souffrir de cette atrocité. Et pour cela, la personne qui a commis l’acte, morte ou vive, ne doit plus avoir le pouvoir de nous faire souffrir.