Chapitre 3: Mon développement avec une mère narcissique

Dans le chapitre 1, j’ai décrit la relation et la dynamique de couple de mes parents. Maintenant, je voudrais témoigner de ce qu’a été mon expérience avec une mère qui présentait des traits narcissiques et comment cela a affecté mon développement. Il n’est pas question ici de jeter la pierre à ma mère: je considère que je suis une adulte et qu’il m’appartient de ne pas reproduire et/ou subir ce qui m’a été fait, aussi difficile que cela puisse être.

Andrew Fairclough

Ma mère était la personne que je suis devenue et que j’essaye tant bien que mal de corriger: égocentrique, sans aucune confiance en elle et accordant une bien trop grande importance à l’image qu’elle pouvait véhiculer aux autres. Nous étions des extensions d’elle avec ma sœur. Lorsque ma sœur, qui a une morphologie assez forte, prenait du poids, ma mère l’humiliait. Elle nous comparait sans cesse aux autres, à nos camarades de classe, nos amies, à elle à notre âge. Nous n’étions jamais assez bien.

Pourtant, nous étions de très bonnes élèves toutes les deux, mais d’après elle, nous ne travaillions pas assez. Juste avant de passer mon baccalauréat, ma mère m’a dit que je ne l’aurais pas, au mieux que j’allais finir au rattrapage alors que j’étais première de ma classe… Lorsque j’amenais ce fait à elle, elle me répondait que cela ne voulait rien dire comme j’étais dans un mauvais lycée. Évidemment, n’ayant pas eu son bac, c’était un sujet sensible pour elle.

Elle avait tout un nombre de comportements pesants que je pourrais lister: rentrer dans nos chambres sans frapper, fouiller dans nos affaires, lire mes journaux intimes, nous poser des questions intimes sur toutes nos relations, entrer en contact avec ces relations pour se plaindre de nous… C’était étouffant lorsque j’étais enfant, exaspérant lorsque j’ai commencé à grandir.

Grandir, voilà un autre sujet problématique. A chaque fois que j’osais faire preuve d’un peu d’esprit d’indépendance, en voulant sortir avec mes amis par exemple, je me faisais abuser physiquement et émotionnellement. A l’adolescence, je me prenais des « branlées » (comme elle les appelait) pour corriger mon insolence et mon esprit de rébellion. Cela a eu pour effet bénéfique de provoquer une rage sourde en moi qui, au fil des années, a pu se transformer en atout mais j’y reviendrai plus tard. Les branlées étaient occasionnelles, souvent la violence de ma mère était dans ses mots et son attitude. Ma sœur s’est faite traiter de « tonneau » après avoir grossi et a réussi à faire comprendre à ma mère que si elle lui redisait cela une autre fois, elle n’aurait plus de ses nouvelles. Quant à moi, je « n’étais qu’une merde », une « salope », une « petite merdeuse » et j’en passe. Je n’avais pas le droit de grandir.

J’ai essayé d’appeler à l’aide plusieurs fois dans ma vie. J’en parlais à mes amis, à mes professeurs aussi et à une psychologue du collège en secret. Mais jamais comme il faut. J’étais fine comme une allumette et me faisait vomir pour punir ma mère de vouloir tout contrôler, dont mon poids. La psychologue a compris qu’il y avait un soucis. Ce que j’exprimais était violent: ma mère était une salope, elle me dégoûtait, elle me maltraitait. Je ne savais jamais en parler différemment. Je voulais me libérer d’elle mais je ne pouvais pas, n’avais pas le droit de penser cela. Alors je voulais qu’on me libère d’elle. Et le pire, c’est qu’après toutes ces années, je ressens encore la même chose, cette guerre incessante avec moi-même m’a détruite.

Ma sœur était jalouse de mon poids. Elle s’est mise en compétition avec moi pour gagner l’amour de ma mère et je crois qu’elle m’a vraiment détestée d’exister à cause de cela.

Je pourrais continuer pendant des pages. Les souvenirs sont cuisants. Cependant, je pense qu’il plus serait intéressant de vous dire ce que concrètement, cela m’a fait.

Déjà, depuis toute petite, je suis en quête d’un amour inconditionnel que je n’aurai jamais venant de ma mère: celui d’être aimée pour qui je suis vraiment. Et j’ai littéralement usé de toute mon énergie et mes forces disponibles pour cela. J’ai énormément de mal à faire confiance à qui que ce soit parce que je suis certaine qu’on va m’abuser à la seconde où j’ose me montrer authentique. Je me sens vide et je perds facilement de vue qui je suis, malgré six ans de thérapie. J’essaye de montrer au monde une image de perfection vide de toute réalité, juste parce que j’ai appris à m’adapter pour plaire à tout le monde. Je sais que je suis digne d’être aimée, cela la thérapie me l’a appris. Mais je ne le sens pas. Je supporte mal les critiques et les reproches qui me rappellent ce que je ressentais durant mon enfance, adolescence et début d’âge adulte. Je me sens tellement nulle que chaque rappel de mes défauts me met sur la défensive. J’ai un narcissisme extrêmement fragile et des comportements problématiques qui en découlent, dont j’ai conscience, ce qui renforce mon angoisse existentielle.

Je suis entrée dans l’âge adulte sans avoir réussi à m’émanciper et à me développer. J’ai sombré dans la dépression, j’ai arrêté mes études, je me suis isolée dans mon appartement et je suis restée à l’état d’arrêt pendant un bon moment. Tout est devenu un combat pour moi. C’est ma seule fierté, je me bats. Et petit à petit, cela paye.

Je suis tombée amoureuse de quelqu’un qui m’aime pour qui je suis et grâce à cela, je commence à trouver qui je suis. Je n’avais pas réalisé que tomber amoureuse ferait ressortir tant d’émotions. Je suis entrain d’extérioriser mon mal-être et de faire mon deuil de l’amour maternel que je n’aurai jamais. C’est très douloureux mais oh combien nécessaire et libérateur lorsqu’une étape de plus est franchie.

S’adapter et tirer une force de sa souffrance prend du temps

Les enfants ont une faculté d’adaptation impressionnante. Une résilience, sorte d’immunité face à l’écroulement psychique que les adultes n’ont pas. Est-ce dû à l’ignorance, tout simplement? Au fait que le cerveau des enfants, incapable de se représenter certaines choses, les met dans un coin, en suspens, jusqu’à ce que l’enfant grandisse et soit en mesure de les digérer?

Un enfant qui n’a pas pu se développer au bon moment devra le faire plus tard, à l’âge adulte, sans la même résilience. Ce n’est pas la même histoire: cela fait plus mal et cela prend plus de temps. C’est ce qu’il s’est passé pour moi et cela a eu l’effet d’un coup de poing dans l’âme et d’une perte de repère vertigineuse. En fait la douleur était telle que j’aie prié pour mourir tout de suite. Je ne pouvais pas imaginer vivre une seconde de plus avec une telle souffrance. Je ne voulais plus exister.

Cristiana Seppas

Je suis contente de ne pas avoir été exaucée sur ce coup-là parce que l’adage qui dit que « ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort » est vrai. Pour autant, je ne souhaite à personne de connaître cela. Au final, je crois que cette douleur immense, qui me faisait mal jusque dans mon corps, était l’accumulation de toutes les émotions et traumatismes que, ne pouvant pas gérer enfant, j’avais refoulés. Et il y en avait trop. A mesure, progressivement, que j’avançais dans ma thérapie et que je digérais, une par une, ces émotions, je sentais comme un déclic et un poids me quitter. Au début, c’était subtil parce que je portais beaucoup de poids. Maintenant, c’est de plus en plus notable.

La représentation du temps change lorsqu’on passe par là, il le faut bien. J’ai vu mes amis avancer dans leur vie tandis que j’étais bloquée. Combien ne m’ont pas dit que j’étais entrain de passer à côté de ma jeunesse et cela me brisait le cœur car j’avais tellement envie de faire comme eux. Je ne le pouvais simplement pas car j’étais terrassée. Ils ne l’auraient pas pu non plus à ma place. J’ai appris à appréhender le temps différemment, en prenant conscience que ce n’était pas grave de ne pas avancer au même rythme que les autres. Je n’ai pas perdu de temps car l’énergie que j’ai investie dans ma thérapie va m’en faire gagner beaucoup par la suite.

La chronophobie est néfaste. D’après moi, c’est la peur de passer à côté de quelque chose ou de perdre son temps qui nous fait le perdre réellement. Le temps n’est pas une marchandise, on ne le « perd » pas. On navigue sur lui. Et si nous ne le naviguons pas comme il est conforme de le faire, cela ne veut pas dire que nous perdons quoique ce soit, juste que notre parcours de vie est un peu différent.

Billet d’humeur #1

J’étais ivre d’amour à l’âge de seize ans. A dix sept ans et demi, la rupture s’est amorcée. A l’âge de dix-neuf ans, l’amour s’est éteint sur les lèvres de son objet et tendrement, le temps s’est arrêté et la magie a traversé le voile du présent pour se tenir dans le passé, à un endroit où elle ne subira plus aucun changement. Cela s’est fait sans bruit, sans larmes, sans connaissance de cause. Ce n’est pas la fin de l’amour qui est triste mais celle de l’illusion. Dans mon esprit, une question, la même posée par des millions de personnes dans le monde et à travers les siècles: comment l’amour meurt?

J’ai eu la réponse que voici quelques années plus tard, lorsque je suis retombée amoureuse: l’amour ne meurt pas, il ne fait qu’abandonner un objet pour passer à un autre qui saurait mieux le sublimer. Ce n’est alors plus le même amour mais pas tout à fait un autre non plus. L’amour que je croyais mort est juste rentré dans une chrysalide le temps de subir sa lente métamorphose, et moi avec. Ce n’est pas, je commence à penser, la personne en tant que sujet que l’on pleure mais sa dimension « d’objet de notre amour » et nous en tant qu’objet du sien.

Ron Hicks